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La théologie discursive ('ilm ul kalâm), l'argumentation rationelle dans le domaine de la croyance

27 Août 2016, 00:28am

Publié par at-tawhid.net

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Définition

Lorsqu'il traita du sujet du 'ilm ul kalâm dans sa Muqaddimah, l'Imâm Walîy Ud Dîn 'Abd Ur Rahmân Ibn Khaldûn (qu'Allâh lui fasse miséricorde) a dit :

" La théologie discursive ('ilm ul kalâm) est la science des arguments rationnels (adillât al 'aqliyyah) pour la défense des dogmes et la réfutation des innovations qui s'éloignent des coutumes des salaf et de la doctrine sunnite. "

Origines de la science de la théologie discursive

L'Argument de l'Islâm (Hujjat Ul Islâm) Abû Hâmid Al Ghazâlî (qu'Allâh lui fasse miséricorde) a dit :

" Allâh ordonne dans le Qur°ân : " Dis-leur : " Apportez vos preuves ! " (2:111) ; " afin que périsse celui qui devait périr, selon l'évidence, et que vive celui qui devait vivre, selon l'évidence " (8:42) ; " Vous n'avez aucune autorité à l'appui de ce que vous avancez ! " (10:68), c'est-à-dire aucune preuve.

Allâh révéla également : " Dis : " A Allâh appartient l'argument décisif. ". " (6:149) ; " N'as-tu pas considéré le cas de celui à qui Allâh avait donné la royauté et qui a entamé une dispute avec Ibrâhîm au sujet de son Seigneur ? (Ibrâhîm ayant dit : " Mon Seigneur est Celui qui fait vivre et qui fait mourir ", il répliqua : " Moi, je fais vivre et je fais mourir ! " Ibrâhîm lui dit encore : " Allâh fait venir le soleil de l'Orient ; fais-le donc venir de l'Occident ! ") Celui qui avait mécru fut alors confondu. Allâh ne guide pas les iniques. " (2:258). Allâh évoque ainsi Ibrâhîm avec éloge, lui qui argumenta et débattit avec son adversaire jusqu'à le défaire. Allâh dit à ce titre : " Tel est l'argument décisif que nous avons fourni a Ibrâhîm contre son peuple. " (6:83). Et à propos de Nûh : " Ils dirent : " Ô Nûh ! Assez discuté ! Car nous avons jusqu'ici longuement débattu. ". " (11:32). Le Qur°ân relata également les arguments de Mûsâ et Hârûn face au Pharaon.

Il nous est ainsi enseigné que tous les Prophètes n'ont eu de cesse d'argumenter et de débattre contre leurs détracteurs. Et Allâh ordonne à Muhammad (ﷺ) : " Et discute avec eux de la meilleure manière. " (16:125). Les Compagnons, eux aussi, argumentaient et débattaient avec les incroyants, mais seulement quand cela était nécessaire. A leur époque, ils en avaient rarement besoin. C'est 'Alî Ibn Abî Tâlib qui fut le premier à instituer cette pratique consistant à ramener les innovateurs à la vérité à travers le débat contradictoire. Il envoya d'ailleurs 'Abdu Llâh Ibn 'Abbâs chez les kharijites pour essayer de les raisonner.

Ibn 'Abbâs leur demanda : " Pourquoi en voulez-vous à votre Imâm ? "

Ils répondirent : " Il a combattu sans faire de prisonnier, ni saisir de butin. "

Il leur rétorqua : " Ce n'est que lors des combats contre les mécréants que l'on procède de la sorte. Croyez-vous que si 'Âïshah avait été faite prisonnière par l'un d'entre vous, elle lui aurait été licite comme toute autre prise de guerre, alors qu'elle est, selon le Qur°ân, la mère des croyants et donc votre mère ? "

Sur quoi les kharijites se rendirent à l'évidence, Ibn 'Abbâs ramenant par ce biais dans le droit chemin 2000 d'entre eux. " (Abû Hâmid Al Ghazâlî - Ihyâ 'Ulûm Id Dîn, vol.1, ch.2)

Réponses aux critiques lancées contre la théologie discursive

Hujjat Ul Islâm Abû Hâmid Al Ghazâlî (qu'Allâh lui fasse miséricorde) a dit :

" Les réponses qui ont été apportées à cette question sont souvent excessives, dans un sens comme dans l'autre. Ainsi, certains affirment que c'est un égarement et une innovation interdite, allant même jusqu'à dire qu'il est préférable pour quelqu'un de rencontrer Allâh avec n'importe quel péché à son actif - mis à part le polythéisme - plutôt que de Le rencontrer avec la théologie discursive. A l'inverse, d'autres affirment que c'est une obligation [de la maîtriser] et un devoir (fard) qui incombe aussi bien à la communauté (kifâyah) qu'à chaque individu ('ayn) et qu'il s'agit de la meilleure des bonnes actions rapprochant d'Allâh, étant donné le fait que la théologie et l'argumentation concrétisent la science du tawhîd et permettent de défendre la religion d'Allâh. [...]

Quand au second groupe qui soutient l'excellence et la nécessité de la théologie discursive, il avance plusieurs arguments à l'appui :

- Tout d'abord, si la mise en garde contre la théologie discursive concerne l'usage de termes tels que " substance " (jawhar) et " accident " ('arad), ainsi que toute cette terminologie étrangère aux Compagnons du Prophète (ﷺ), alors l'affaire est simple car toute science apporte son lot de termes techniques particuliers servant à en faciliter la compréhension. Ainsi en va-t-il de même pour les sciences du hadîth, de l'exégèse coranique (at tafsîr) et de la jurisprudence (al fiqh) qui, chacune, emploie des termes spécifiques tout à fait inédits que les Compagnons auraient peine à saisir. Inventer une expression pour démontrer une chose exacte, c'est comme inventer une nouvelle forme récipient pour l'utiliser à des fins licites.

- Ensuite, si c'est la signification précise de la théologie discursive qui pose problème, les théologiens expliquent qu'il ne s'agit de rien d'autre que la connaissance des preuves qui démontrent que l'univers est créé, que son Créateur est Unique et possède des Attributs spécifiques, telle que la Révélation le mentionne. Comment peut-on donc interdire le fait de connaître Allâh grâce à la  preuve ?

- Enfin, si les critiques sont lancées à cause du fanatisme, du sectarisme, de l'inimitié, de la haine et de toute autre mauvaise attitude et vice auquel la théologie discursive et ses débats peuvent mener, nous sommes parfaitement d'accord pour dénoncer toutes ces choses en affirmant qu'elles sont formellement interdites. Il faut absolument s'en écarter, autant d'ailleurs que de l'orgueil, la vanité, l'ostentation, l'amour du pouvoir et toutes les maladies de l'âme que peuvent engendre la science du hadîth, de l'exégèse coranique et de la jurisprudence. Ceci dit, on ne peut interdire une science pour la simple raison qu'elle pourrait amener à des choses interdites. Comment serait-il possible de présenter une preuve [qu'Allâh a bien demandé d'apporter dans Son Livre] si la recherche de cette même preuve était interdite ? " (Abû Hâmid Al Ghazâlî - Ihyâ 'Ulûm Id Dîn, vol.1, ch.2)

L'importance de ce domaine de science

Al Imâm Tâj Ud Dîn 'Abd Ul Wahhâb Ibn 'Alî As Subkî (qu'Allâh lui fasse miséricorde) a dit :

" Personne parmi ceux qui sont venus après les Compagnons n'a pu atteindre leur niveau. Ceci est du au fait que la plupart des sciences que nous étudions et sur lesquelles nous nous focalisons jour et nuit, telles la linguistique, la grammaire, la morphologie et les fondements de la jurisprudence, étaient innés chez eux. Leurs hautes capacités intellectuelles ainsi que la lumière de la Prophétie [du Messager d'Allâh] qui les irradiait les protégeait de l'erreur et des divagations en la matière. Ils n'avaient donc pas besoin d'utiliser la logique ou d'autres sciences rationnelles.

Lorsque Allâh a unit leur cœur et que, grâce à Sa bonté, Il a suscité la fraternité entre eux, ils ne leur était pas nécessaire de se préparer aux débats et à l'argumentation. Grâce à leur savoir, ils n'avaient pas besoin de sauvegarder ce qu'ils entendaient du Qur°ân et de la Sunnah par le biais du Prophète (ﷺ). Ils comprenaient, rapportaient et appliquaient ce qu'ils entendaient du Prophète de la meilleure des manières. Aucun des Compagnons ne débattait, ni ne polémiquait à propos du Qur°ân, car il n'y avait pas d'égarement, ni d'innovations.

Après cette époque, les tâbi'în étaient proches d'eux si l'on se réfère à leur rang [en matière de connaissances] et à leur méthodologie. Après les tâbi'în vinrent leurs disciples directs (tâbî tâbi'în). Le Prophète a témoigné des vertus de ces trois générations.

Par la suite, les gens de l'innovation et de l'égarement qui étaient peu nombreux à l'époque des trois premières générations virent leur nombre augmenter. Ainsi, afin de défendre l'Islâm, les savants parmi les ahl us sunnah durent se confronter à eux et débattre, de peur que les faibles d'esprit s'égarent et que l'on voit s'ajouter des choses qui sont étrangères à la religion.

Les arguments des gens de l'innovation étaient de plus en plus influencés par les travaux des rationalistes et d'autres hérétiques, qui par la suite prirent l'habitude de créer beaucoup de doutes pour les utiliser contre nous. Si nous [sunnites] les avions laissé faire, ils auraient convaincu de nombreuses personnes faibles et ignorantes parmi les musulmans, et même les juristes et autres savants négligents. La bonne croyance aurait alors été altérée et des égarements auraient été introduits. Des innovations blâmables et des hérésies se seraient ainsi répandues. Il n'était pas possible pour un simple individu de les réfuter et il y avait des risques que leurs propos ne soient pas compris par tous, car de toute façon les gens ne s'y intéressaient pas.

Le point de vue des innovateurs peut être uniquement réfuté par quelqu'un qui les comprends. Tant que l'innovateur n'est pas réfuté, sa croyance devient dominante : les ignorants, les rois, les dirigeants, et ceux en charge de la population se mettent à croire alors que les paroles prononcées par l'innovateur sont véridiques. C'est ce qui s'est justement passé dans plusieurs contrées dans lesquelles les gens avaient moins d'aspirations [aux sciences religieuses] si on les compare aux gens des générations précédentes. A cause de cela, il était devenu obligatoire pour les gens, par le biais desquels Allâh à préservé la croyance de Ses croyants vertueux, de repousser les doutes émis par les hérétiques. En effet, la récompense octroyée est de loin plus grande que la récompense accordée à un soldat combattant dans le sentier d'Allâh. " (Tâj Ud Dîn As Subkî - Tabaqât Ush Shâfi'iyyah Al Kubrâ, vol.6)

Dans quel contexte et dans quel but les théologiens sunnites enseignent-ils la théologie discursive et participent-ils à des débats ?

Al Imâm Abu-l-Hasan Al Ash'arî (qu'Allâh lui fasse miséricorde) a dit à celui qui l'interrogea sur la raison de sa présence à des débats théologiques :

" Cher frère, nous avons été éprouvés par des dirigeants pervers qui pratiquent les innovations de nos adversaires et même qui les soutinrent. Par conséquent, nous devons nous lever pour Allâh et défendre Sa religion autant que nous le pouvons. Ceci est une question de reconnaissance envers ton Seigneur par lequel tu Lui obéis et par lequel tu te rapproches de Lui, et ceci est une chose bien plus avantageuse que tout cela (le fait d'éviter les innovateurs et de débattre avec eux). " [Al Qâdî 'Iyâd - Tartîb Ul Madârik].

Et Hujjat Ul Islâm Al Ghazâlî (qu'Allâh lui fasse miséricorde) a dit :

" Ajoutons qu'il est préférable de laisser les gens du commun (étant pour la plupart de simples ouvriers ou artisans [n'ayant pas fait d'études religieuses]) en paix avec leurs croyances à partir du moment où ils ont appris la croyance authentique. Leur enseigner la théologie discursive leur ferait le plus grand mal, car elle risque de faire germer en eux des doutes et d'ébranler leur conviction de façon irrémédiable. Concernant la personne du commun qui adhérerait à telle ou telle hérésie, il convient de la ramener à la vérité avec douceur et non avec fanatisme, en utilisant des expressions bienveillantes proches de la logique employée par le Qur°ân et la Sunnah, qui convainquent l'âme et font effet sur le cœur, en y mêlant une dose d'exhortation et mise en garde. Cette façon de faire est plus efficace que toute la dialectique pleine d'éloges élaborée par les théologiens.

La méthode rationaliste n'est utile que dans le cas où la personne du commun aurait déjà adhéré à une hérésie après avoir eu accès à une certaine forme de dialectique. Si on lui oppose une méthode similaire, elle reviendra alors à une croyance saine et authentique. L'usage de la dialectique s'avère ici nécessaire car cette personne s'est tellement habituée à ce procédé que les exhortations et les mises en garde traditionnelles n'ont plus d'effet sur elle et ne la convainquent plus. Dans un tel cas, il est donc tout à fait permis de recourir à la dialectique qui représente le seul remède à son mal.

Et dans une région où les innovations sont peu répandues et où les écoles de jurisprudence ne s'opposent pas entre-elles, on se limitera à transmettre les fondamentaux de la foi [...] sans avoir à fournir d'arguments, ni de preuves, et en faisant attention qu'il n'y ait aucune ambiguïté, auquel cas on rappellera simplement la vérité de la doctrine sacrée. En revanche, là où les innovations pullulent, il est bon d'enseigner aux enfants un certain nombre de points doctrinaux, environ de la taille de notre " Risâlat Ul Qudsiyyah " par exemple, si jamais l'on craint que ces derniers puissent s'égarer. Ils y trouveront ainsi de quoi renverser les effets des problématiques soulevées par les hérétiques en cas de besoin. " (Abû Hâmid Al Ghazâlî - Ihyâ 'Ulûm Id Dîn, vol.1, ch.2)

Et combien l'Imâm Muhammad Ibn Idrîs Ash Shâfi'î (qu'Allâh l'agrée) avait raison lorsqu'il disait :

" Quiconque enseigne le savoir à un abruti gaspille inutilement ses connaissances. Et quiconque refuse, par jalousie, de transmettre ses connaissances à quelqu'un qui en est digne se rend coupable d'une injustice à son encontre. " [Farîd Ud Dîn Al 'Attâr - Tadhkirat Ul Awliyâ°].

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