Partager l'article ! La croyance des hanbalites à travers l'histoire (Al Kawtharî et Nûh Keller): Les mufawwidûn Hanbalites sont les Hanbalites pratiquant le tafw ...
Les mufawwidûn Hanbalites sont les Hanbalites pratiquant le tafwîd [1]. On les appellent également les Atharites. C'est la branche des Hanbalites qui est restée fidèle à l'enseignement originel de l'Imâm Ahmad Ibn Hanbal et qui n'a pas sombré dans l'anthropomorphisme (tashbîh) ou le corporéisme (tajsîm). Cette tendance se caractérise par le non-recours à la théologie spéculative [2] et l'importance du tafwîd à l'égard des mutashâbihât [3]. Certains pratiquaient aussi le ta°wîl [4] lorsque cela s'avère nécessaire, mais ceci reste très exceptionnel. [5]
C'est une approche qui est totalement reconnue et acceptée par les Ash'arites et les Mâturîdites et constitue l'approche théologique historique de la grande majorité des Hanbalites bien qu'il y eut une époque où les hashwiyyâ (littéralistes anthropomorphistes) furent très nombreux au sein du madh-hab. Selon certains savants ils sont même devenus majoritaires, tandis que pour d'autres, ils n'ont pas été majoritaires mais ils furent très proches de l'être. On trouvait à cette époque de grands savants Hanbalites tels que le Qâdî Abû Ya'lâ, Ibn Hâmid ou Ibn Az Zaghûnî, qui furent vivement réfutés dans le célèbre ouvrage Daf' Shubah It Tashbîh de l'Imâm Ibn Al Jawzî.
Et Al Imâm Muhammad Uz Zâhid Al Kawtharî (qu'Allâh lui fasse miséricorde) a dit dans son introduction de l'ouvrage
Tabyîn Kadhib Ul Muftarî du Hâfiz 'Alî Ibn 'Asâkir Ash Shâfi'î :
« Ainsi, tous les Mâlikites, les trois quarts des Shâfi'ites, un tiers des Hanafites, et une partie des Hanbalites ont suivi cette approche [ash'arite] en ce qui concerne la théologie, depuis l'époque d'Al Bâqillânî, tandis que les deux tiers des Hanafites suivaient l'approche Mâturîdîte dans les demeures qui sont au delà du fleuve, les terres de la Turquie, de l'Afghanistan, de l'Inde, de la Chine, et de tout ce qui est au delà, excepté ceux d'entre eux qui tendaient vers le mu'tazilisme (al i'tizâl), comme cela a également été le cas de certains Shâfi'ites.
Et une des caractéristiques intrinsèques du Madh-hab du Savant de Médine (Al Imâm Mâlik) est qu'il préserve ses adhérents de la crasse des hérésies. Ainsi on ne trouve pas parmi les Mâlikites les hérésies du mu'tazilisme (i'tizâl) et du tashbîh (anthropomorphisme). Et une des choses qui a produit cela – selon moi – est l'interdiction de Mâlik de rapporter les narrations relatives aux Attributs, tout comme Ahmad interdisait de rapporter les ahâdîth mentionnant la rébellion contre les gouverneurs injustes [...]
Et certains Hanbalites sont sur la voie des Salaf concernant le tafwîd, abandonnant toute investigation (dans les sujets ambigus), tandis que d'autres ont tendu vers le mu'tazilisme. Mais la plupart d'entre eux, à travers la succession des siècles, ont été des hashwites (autre nom donné aux anthropomorphistes) selon les approches sâlimites et karrâmites jusqu'à ce que Az Zâhir ait placé l'office de la justice suprême (qadâ ul qudât) à Yabris pour les 4 écoles pour la première fois. »
Al Imâm Al Kawtharî continue en disant qu'à partir du 7ème siècle, cette tendance est redevenue
très minoritaire dans le madh-hab hanbalite, mais a ressurgit en Syrie avec Ahmad Ibn Taymiyyah
:
« Puis ils ont pris contact avec les savants des Ahl Us Sunnah en conversant avec eux au sujet de la science. En conséquence, leurs calamités hérétiques ont commencé à disparaître, et quasiment pas un seul hashwite n'aurait survécu si ce n'était le fait que la colonie de Harrân ait pris résidence dans le Shâm après le malheur de Bagdâd. [6]
Un homme (Ibn Taymiyyah) est apparu parmi eux qui avait une formation équilibrée dans son apprentissage, en plus de son intelligence, de sa mémoire, de son caractère, et de sa capacité d'attirer des shuyûkh érudits et dignes de confiance vers lui et à les amener à faire son éloge. Il était un orateur avec une langue fluide, tandis que pendant tout ce temps il mettait en pratique un plan visant à placer le Madh-hab hashwite sous le camouflage du Madh-hab des Salaf afin qu'il remplace celui de Ahl Us Sunnah.
Il ne se rendait pas compte que le madh-hab des Ahl Us Sunnah - les Ash'arites et les Mâturîdites - avait atteint un fort niveau dans l'examen scientifique à travers la succession des siècles grâce à des personnalités prodigues de la théorie et de la jurisprudence de la religion, en comparaison desquels ce hashwite ne serait pas même compté comme faisant partie des moindres de leurs élèves, tandis que si quelqu'un tel que lui essayait de se heurter à eux, tout ce qu'il lui arriverait serait qu'il tomberait la tête la première, heurterait le sol et serait ruiné.
Et comme il n'avait pas de shaykh pour le diriger dans
les sciences théoriques, en conséquence, sa science ne se reposait pas sur quelque chose de fiable, et elle est devenue confuse et très contradictoire. Ses dons [intellectuels] se sont dispersés
vers des tendances hérétiques problématiques. Cela a mené à ce qu'il a fait, puis ses tribulations ont disparu en raison de la réfutation des savants. »
Après la réfutation d'Ibn Taymiyyah par ses contemporains, cette
tendance a quasiment disparue, jusqu'à ce que Muhammad Ibn 'Abd Ul Wahhâb et le mouvement Wahhâbite la remettent au goût du jour au 18ème siècle
comme le note le savant de Jordanie Ash Shaykh Nûh Keller Ash Shâfi'î : « Des écrits ont été
signés par Abû Hayyân An Nahwî (m.745), Taqîyu Ddîn As Subkî (m.756), Badr Ud Dîn Ibn Jam'ah (m.733), Al Âmir As Sananî,
l'auteur de Subul Us Salâm (m.1182), Taqî Ud Dîn Al Hisnî, l'auteur de Kifâyat Ul Akhyâr, (m.829), et Ibn Hajar Al Haytamî (m.974) en réfutation de sa croyance, et elle est restée non acceptée par les Musulmans pendant encore 400 ans jusqu'à l'apparition
du mouvement wahhâbite au 18ème siècle, lequel suivait Ibn Taymiyyah sur certains points de croyance et l'a déclaré son « Shaykh de l'Islâm ». Mais ce ne sera pas avant l'arrivée de l'imprimerie
dans le monde Arabe que les livres d'Ibn Taymiyyah (et les dogmes de ce groupe) ont vraiment vu la lumière du jour [7], quand un riche marchand de
Jaddah commissionna l'impression de son « Minhâj Us Sunnah » et d'autres de ses ouvrages sur la croyance, en Egypte à la fin du siècle dernier, ressuscité cette fois sous le nom de
salafisme ou « retour à l'Islâm des débuts ». Ils ont de là été exportés aux quatre coins du monde islâmique, propulsés par le financement généreux d'un ou deux pays Musulmans modernes
[8], dont les efforts ont rempli les Mosquées de livres, de pamphlets, et de jeunes gens qui répandent ces idées et même les attribuent (grâce aux chaînes
de transmission douteuses d'Ibn Taymiyyah) aux Imâms des premiers temps de l'Islâm. »
A noter toutefois que bien que le mouvement wahhâbite soit l'héritier de cette
tendance hashwite dans la croyance qui existait chez certains hanbalites, ils n'adhèrent
généralement pas à un madh-hâb dans le domaine de la jurisprudence, contrairement aux anciens savants issus de cette croyance égarée comme Abû Ya'lâ qui, eux, adhéraient généralement au madh-hâb
hanbalite, c'est-à-dire que leur jurisprudence était correcte bien que leur croyance erronée.
Notes :
[1] C'est le
fait de se taire lors de l'abord d'un passage ambigu au sein des Textes Sacrés, d'admettre ne pas connaître son sens et de refuser de l'interpréter. Les Salaf disaient lorsqu'ils tombaient sur ce
genre de passage : « Nous croyons à tous les textes qui figurent dans le Livre (Kitâb) et dans la Tradition (Sunnah), mais
nous ne nous hasarderions pas à en donner une interprétation allégorique, car il est deux choses que nous savons d'une façon catégorique : la première est qu'Allah ne ressemble à aucune de Ses
créatures ; la seconde est qu'Il n'est point dans notre esprit de représentation dont Il n'ait Lui-Même la création et la détermination. » [Ash Shahrastanî - Kitâb Ul Milâl wa An Nihâl].
[2] Al 'ilm ul kalâm. Cette science est définie comme suit : « Al 'ilm ul kalâm est la science des arguments rationnels (adilla 'aqliyyah) pour la défense des dogmes et la réfutation des innovations qui s'écartent des premiers
musulmans et de la doctrine sunnite. » [Ibn
Khaldûn - Al Muqaddimah].
[3] Ce sont les passages ambigus dont nous avons parlé en note
1. Leur style est métaphorique et ils peuvent par conséquent avoir des significations multiples. Ils ont du coup égaré beaucoup de gens qui se sont efforcés de les interpréter selon la
compréhension qu'ils en avaient.
[4] C'est l'interprétation. Sa définition est : « Dans la Sharî'ah, c'est transposer un terme de son sens extérieur à un sens qu'il comporte lorsque celui qui l'examine considère qu'il est conforme à l'Ecriture Révélée et à la Sunnah. A titre d'exemple, la Parole : « Il fait sortir le vivant du mort » [Sourate 37 - Verset 25] peut vouloir dire : Il fait sortir l'oiseau de l'œuf, il s'agit alors d'un commentaire (tafsîr) ; ou bien : Il transforme l'infidèle en fidèle ou encore, l'ignorant en savant. Il s'agit [donc] d'une interprétation. » ['Alî Al Jurjânî - Kitâb Ut Ta'rîfât].
[5] On retrouve par exemple une interprétation
d'un passage ambigu de la part de l'Imâm Ahmad au Verset 22 de la Sourate 89 « Lorsque ton Seigneur
Se manifestera [...] » pour lequel il dit : « Sa récompense viendra ». On
retrouve également cela chez d'autres Imâms du salaf tels que l'Imâm 'Abdu Llâh Ibn Al 'Abbâs, l'Imâm Al Hasan Al Basrî ou encore l'Imâm Mâlik. Cependant comme dit plus haut, cela reste très exceptionnel et pratiqué uniquement dans des cas qui eux aussi sont exceptionnels,
le tafwîd étant la ligne de conduite hautement privilégiée par les Atharites, d'où leur autre dénomination de mufawwidûn (partisans du tafwîd).
[6] Suite aux invasions mongoles, les gens de Harrân (Turquie) s'exilèrent pour le Shâm. Ash Shaykh Ahmad Ibn Taymiyyah était parmi eux.
[7] Ash Shaykh 'Abd Ul Hakîm Mûrad (qu'Allâh le bénisse) a dit : « Dans tous les cas, bien que ces auteurs [Ibn Taymiyyah et Ibn Al Qayyim] furent récemment ressuscités et rendus proéminents, leur influence sur la tradition scientifique orthodoxe fut négligeable, comme le suggère le nombre réduit de manuscrits de leurs ouvrages préservés dans les grandes bibliothèques du monde islamique. Beaucoup des ouvrages d'Ibn Taymiyyah n'existe qu'en tant que manuscrits uniques ; et même les autres, lorsqu'on les compare aux ouvrages des grands savants tels que As Suyûtî et An Nawawî, ils semblent n'avoir été recopiés que très rarement. Voir la liste d'anciens manuscrits de ses ouvrages donnée par C. Brockelmann, Geschichte der Arabischen Litteratur (2nd. Ed. Leiden, 1943-9), II, 126-7, Supplément, II, 119-126. » [Masud.co.uk].
[8] Mentionnons le tristement célèbre Royaume Saoudien.